Le risque alimentaire en Afrique

Par Sylvestre YAMTHIEU

Ce billet est une contribution à un article collectif qui fera l’objet d’une publication dans les actes des Journées Guépin sur le risque ( prévue pour 2012).

L’ Afrique est généreusement pourvue en ressources naturelles et agricoles capables de nourrir l’ensemble de la planète. Selon la FAO, le continent africain comprend environ 700 millions d’hectares de terres arables. Cependant, malgré ces atouts, la famine y frappe près de 236 millions de personnes. Dans ce contexte, peut-on considérer que l’abondance des richesses naturelles constitue un risque pour l’Afrique ? Sinon, comment expliquer le risque alimentaire qui subsiste sur ce continent et dont le niveau a tendance à augmenter ?

Pour expliquer ce risque particulier sur le continent africain, des facteurs naturels et  conjoncturels sont généralement avancés. En effet, quand la plupart des Africains vivent avec moins de deux euros par jour, la sécheresse et l’instabilité du climat réduisent les possibilités d’accès des populations aux aliments. Cependant, selon Olivier de Schutter, Rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, « la faim n’est pas une calamité naturelle » ; au contraire, elle représente le fruit de choix politiques inadaptés. En effet, les risques liés au climat ou à la conjoncture peuvent être maîtrisés si le cadre structurel peut permettre de réduire le risque alimentaire, à défaut de le résorber. Ainsi, la cause profonde du risque alimentaire en Afrique réside dans l’inadaptation des règles relatives à l’encadrement de la production, de la commercialisation et de la distribution des aliments. Cette inadéquation est alors davantage entretenue par la mondialisation, sur le double plan de l’économie et du droit.

En ce qui concerne la mondialisation du droit, tout d’abord, il convient de relever qu’à l’issue de la Convention de l’Union internationale pour la protection des obtentions végétales (UPOV) de 1991, d’une part, et de l’Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC), d’autre part, le droit séculaire des paysans qui consiste à échanger et à transmettre les semences à travers les générations, est menacé. Désormais, ceux-ci sont astreints au paiement d’une redevance sur les semences protégées, au profit des créateurs desdites semences ; lesquelles sont de plus en plus utilisées en substitution de celles autrefois connues. Cette standardisation des règles du droit de la propriété intellectuelle fait courir un risque alimentaire à la fois sur le plan quantitatif et sur le plan qualitatif. D’abord, sur le plan quantitatif, le paiement d’une redevance au semencier constitue un obstacle à l’accès des paysans africains aux semences agricoles. Or, ce sont des semences que proviennent les aliments. Ensuite, d’un point de vue qualitatif, l’universalisation du droit de la propriété industrielle constitue une porte ouverte aux OGM en Afrique. L’introduction des aliments issus de cette technique sur le continent est une atteinte au « droit à la différence alimentaire » des Africains.

En ce qui concerne la mondialisation de l’économie, ensuite, il convient de préciser qu’à la fin des années 1970 et au début des années 1980, pour inviter les Etats africains à payer leurs dettes, le FMI et la Banque mondiale ont imposé à ces Etats des Programmes d’ajustement structurels (PAS). Sur leur fondement, les Etats africains devaient alors se désengager de plusieurs activités pour se concentrer sur les missions dites « essentielles » à savoir l’économie, la défense, la santé, l’éducation et la diplomatie. L’agriculture, la sécurité et la souveraineté alimentaires n’étaient pas inscrites parmi les priorités. A cause de ces programmes, les agriculteurs africains ont ainsi été abandonnés à eux-mêmes quand, dans le même temps, en Europe et aux Etats-Unis, leurs homologues bénéficiaient de toutes les attentions. Par ailleurs, à la suite de la mondialisation de l’économie, le libre échange, caractérisé par la recherche effrénée du profit, expose de plus en plus les matières premières agricoles africaines à l’exportation. Ainsi, il n’est pas rare que le Cameroun, grand producteur de bananes, connaisse des pénuries de cette denrée, ou encore que la Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de cacao, importe des produits fabriqués à base de ce dernier.

Au regard de ce qui précède, il revient alors à l’Afrique de tirer les leçons de son mimétisme – juridique et politique – vis-à-vis des pays du Nord. Avant d’être une question internationale, le risque alimentaire se présente en effet avant tout comme un problème régional et national. Dans cette perspective, il incombe aux Africains de définir des politiques agricoles et commerciales favorables à l’accès des populations aux aliments. Cela passe par exemple par la prohibition formelle des agrocarburants à base de produits agricoles sur le continent. Admettre ce type de carburants, c’est en effet accepter que les aliments, la terre et l’eau soient âprement disputés. Encourir un tel risque serait fatal pour l’Afrique, tout spécialement au regard de la situation de pauvreté qui y est généralement rencontrée.

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Un commentaire pour Le risque alimentaire en Afrique

  1. Xavier LAURENT dit :

    Ne pas oublier l’abandon presque totale de la formation agricole des jeunes
    Comment gèreront-ils leurs propre terres ?
    Qui des Etats, des Eglises, des Congrégations, des ONG …se préoccupe vraiment des ruraux pour les aider à réusir comme ruraux …? Et pas pour entrer dans la fonction publique !
    Ca existe mais c’est rare !
    Merci pour votre conscientisation

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