Les aliments et les agrocarburants : boire, manger ou conduire ?

Par Sylvestre YAMTHIEU

            « Pour faire le plein de sa voiture, un Américain prive un enfant (…) de maïs pendant un an [1]». Dans le même temps, environ 925 millions de personnes sont menacées de faim dans le monde parmi lesquelles 24 000 en meurent toutes les quatre secondes. L’Afrique détient le triste record, plus de la moitié de ses États souffrant de sous-alimentation. La Somalie est la plus touchée : environ 75% de sa population est exposée à la malnutrition.

            De manière générale, cette situation alarmante est la conséquence de choix inadaptés. L’un des choix inadaptés réside dans les nouvelles destinations des aliments. L’aliment doit-il servir à l’alimentation humaine ou alors à l’alimentation des réservoirs des voitures et des machines ?  Initialement, l’aliment  est destiné à l’alimentation. Cependant et de plus en plus, il est transformé en carburant. Le procédé qui y conduit est connu sous le nom d’ «  agrocarburant ». Cette notion se rapproche d’une autre à savoir, les biocarburants.

            L’expression « biocarburant » est formée du grec «bios »  qui signifie vie, vivant et du terme  « carburant »  qui indique que ce carburant est obtenu à partir de matière organique (biomasse), par opposition aux carburants issus de ressources fossiles. C’est la dénomination retenue par le Parlement européen.

            En revanche, la notion d’« agrocarburant » est formée du terme latin « ager », qui renvoi à la notion de « champ ». Plus récente que la première, elle est le plus souvent utilisée pour marquer la provenance agricole de ces produits, et la différence avec les produits issus de l’agriculture bio.

            Malgré cette nuance terminologique, les problèmes soulevés sont les mêmes. En effet, pour essayer de réduire à défaut de résorber le réchauffement planétaire, plusieurs États[2] sont favorables à la production de tels carburants. L’Afrique doit-elle importer cet autre usage de la nourriture ? Plusieurs arguments concourent à répondre à cette question par la négative.

.           D’abord, en l’absence d’une étude sur la quantité de gaz à effet de serre produite sur le continent, la sous-industrialisation qui y prévaut suffit pour conclure que le taux de pollution n’est pas à un stade inquiétant comme c’est le cas dans les pays développés. Dans ce contexte, admettre la production des agrocarburants en Afrique reviendrait à faire supporter les conséquences des dérives industrielles des pays développés, par les africains. En outre, au regard des conséquences d’une telle pratique sur l’accès des populations à la nourriture et eu égard à l’insécurité alimentaire grandissante sur le continent, les agrocarburants contribueraient à aggraver la situation.

            Ensuite, la production des agrocarburants suppose qu’une partie de terres arables y soient consacrée. L’Afrique a mieux à faire de ses terres agricoles afin de sortir ses populations de l’insécurité alimentaire dans laquelle elles sont plongées. L’admission de la production des agrocarburants encouragerait les paysans à abandonner la culture des produits vivriers pour se concentrer sur celles des matières premières pour l’industrie de carburant qui sont économiquement plus rentables.

            Enfin, la culture des agrocarburants est susceptible de créer des pénuries alimentaires ; lesquelles ont indubitablement un impact sur le prix des aliments. Or, le prix des matières premières agricoles est un paramètre spécialement important dans les pays pauvres et leurs dirigeants veulent que ces prix restent les plus bas possibles. A cet effet, les ministres de l’Économie et des Finances des pays africains, réunis à Addis-Abeba en mars 2009, ont constaté que « l’augmentation des prix mondiaux des produits alimentaires présente une menace significative pour la croissance, la paix et la sécurité en Afrique ». Les émeutes de la faim qui ont été observées sur le continent dans les années 2008 et 2009 en sont une illustration.

            Au-delà de ces arguments, les Africains devraient apprendre à comprendre le vrai sens de la mondialisation et du libre échange que les puissances occidentales leur enseignent à toutes les occasions. En effet, pour justifier l’usage des aliments à des fins de carburants, ceux-ci avancent que les agrocarburants sont fabriqués à partir du surplus de la production agricole dans leurs États. Pourtant, ce sont les mêmes qui proclament l’effacement des frontières. En effet, tant que le libre échange leur profite, les frontières doivent rester ouvertes. Cependant, une fois leurs « appétits nationaux » satisfaits, on peut les refermer. L’Afrique doit tirer les leçons de son mimétisme (juridique et politique) car, avant d’être une question internationale, la sécurité alimentaire est avant tout un problème régional et national.

            A notre avis, on ne saurait prétendre résoudre la question du  réchauffement planétaire par les agrocarburants sans créer un autre problème, plus grave, l’insécurité alimentaire. La production d’éthanol ou de biodiesel ne va pas sans poser d’inquiétudes : renchérissement des denrées alimentaires, accélération de la déforestation. C’est pourquoi nous convenons avec Jean Ziegler, ancien Rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation que,  toute production agricole doit, par principe, être alimentaire pour maintenir des prix les plus bas possible, au risque, sinon, de graves conséquences sociales. Dans son Rapport du 10 janvier 2008 sur le thème : Promotion et protection de tous les droits de l’Homme, civils, politiques, économiques, sociaux et culturels, y compris le droit au développement, il a proposé à l’ONU un moratoire de cinq ans sur la production des agrocarburants, en affirmant que,  « consacrer des terres agricoles fertiles à la production de denrées alimentaires qui seront ensuite brûlées pour fabriquer du biocarburant constitue un crime contre l’humanité ».

            Cependant, nous pensons avec cet auteur que : « les biocarburants pourraient être produits non à partir de cultures vivrières mais à partir de plantes non alimentaires, en particulier de celles qui peuvent être cultivées dans les régions arides et semi-arides, ainsi qu’à partir des déchets agricoles, pour que les aliments, la terre et l’eau soient moins âprement disputés [3]».


[1] S. BRUNEL, Nourrir le monde, vaincre la faim, Larousse, 2009, p. 224.

[2] Parmi ces États, le Brésil, les Etats-Unis et les Etats européens occupent une place de choix.

[3] Cf. J. Ziegler, Rapporteur spécial sur le Droit à l’alimentation auprès du Conseil de Droits de l’homme de l’ONU, Rapport du 10 janvier 2008 sur le Droit à l’alimentation sur le thème : « Promotion et protection de tous les droits de l’Homme, civils, politiques, économiques, sociaux et culturels, y compris le droit au développement »,   http://www.droitshumains.org/alimentation/pdf/Rapport%20Janvier%202008.fr.pdf

Cet article a été publié dans Catégories. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Les aliments et les agrocarburants : boire, manger ou conduire ?

  1. Ping : Le risque alimentaire en Afrique | Le blog du Programme Lascaux

  2. Ping : Marche arrière sur les biocarburants de première génération en Europe | Le blog du Programme Lascaux

  3. billard dit :

    MERCI POUR SES INFORMTION SA MA FAIT SUPER PLAISIR DE LIRE QQL CHOSE D AUSSI INTEREESANT MERCI A VOUS MERCI A MA FAMILLE A MES AMIS A MON CHIEN MERCI A TOUT LE MONDE C SUPER GENTILLE ..

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s