Comment en est-on arrivé là ?

Par Brice Hugou

De la couverture à la spéculation

            Même s’ils sont aujourd’hui largement critiqués dans le sens où ils favoriseraient la volatilité des prix, les marchés financiers relatifs aux matières premières agricoles n’ont pas toujours eu cet effet, ou au moins cette étiquette. A l’origine, leur création résulte même de la volonté de protéger les agriculteurs contre les risques qui affectent leur production, et qui génèrent une volatilité naturelle de son prix. Ceux-ci doivent, en effet, composer avec la nature qu’ils ne peuvent que dompter de façon très limitée, si tant est qu’ils le puissent réellement. Ils ne sont jamais à l’abri d’aléas climatique (sécheresse, tempête, inondation…), sanitaire (invasion d’insectes…) ou bien encore économique (effondrement de la demande de la production…) pour ne citer que ces exemples. Symétriquement, les acheteurs de ces denrées alimentaires peuvent aussi souhaiter s’assurer de leur disponibilité à un moment déterminé, à un prix fixé définitivement. Il peut tout simplement s’agir d’un éleveur de bétail qui a besoin d’acheter des céréales pour nourrir ses bêtes.

             En eux-mêmes, les instruments financiers que sont les contrats à terme et les contrats optionnels constituent un outil de gestion du risque de la volatilité des prix. En s’accordant sur le prix d’une production qui sera livrée ultérieurement, l’acheteur et le vendeur sont tous les deux libérés des risques de variation des prix sur le marché en général. Certes, aucun d’eux ne réalisera de profit, la variation des cours entre la conclusion du contrat et son exécution n’ayant aucune conséquence sur le prix qui sera finalement payé. Mais en contrepartie, aucun d’eux n’aura à subir une perte. Or, c’est cela qui a tendance à être oublié, car ce schéma ne fonctionne que dans le cas où le transfert de propriété des marchandises a effectivement lieu. C’est-à-dire lorsque le contrat est exécuté jusqu’à son terme, ce qui suppose que l’acheteur soit intéressé par la détention des marchandises. Quand on sait qu’aujourd’hui, moins d’un dixième des transactions effectuées sur les marchés financiers se soldent par la livraison effective de la marchandise, il n’y a pas de quoi être surpris que l’ont ait oublié leur objectif initial de couverture contre le risque.

            En effet, les règles des marchés financiers prévoient aujourd’hui qu’il est possible de ne pas exécuter le contrat et de dénouer sa position avant le terme. Dès lors, si le marché à terme est suffisamment liquide (et il l’est toujours, sinon il est supprimé comme le fut celui sur le Bordeaux) de nouveaux acteurs sont attirés. Contrairement aux autres, ceux-ci sont de purs spéculateurs. Leur but n’est pas de prendre livraison de la marchandise, mais simplement de profiter des écarts de cours entre un instant T et un instant T+1.

            La tentation est pour eux d’autant plus forte que le risque de défaut de contrepartie est aujourd’hui supprimé grâce à la présence de la chambre de compensation (sur les marchés réglementés en tout cas, et parfois sur les marchés organisés lorsque ceux-ci décident d’en instituer une) : celle-ci s’interpose dès la conclusion de l’opération à terme entre l’acheteur et le vendeur. Chacune des parties ne traitera plus qu’avec la chambre de compensation, qui assumera donc les risques de non paiement et de non livraison. Même si le vendeur initial voit sa production décimée par un incendie, l’acheteur sera quand même livré par la chambre de compensation. Même si l’acheteur initial fait faillite, le vendeur sera quand même payé. Ici encore, le système est très bien pensé pour un acheteur et un vendeur qui ne sont pas uniquement spéculateurs. Mais il est encore plus attractif pour ceux qui ne souhaitent que réaliser des profits.

            C’est ainsi que le schéma traditionnel de l’offre et de la demande se trouve bouleversé : certains opérateurs ont des capacités de financement telles qu’ils peuvent artificiellement donner une impression de rareté d’une denrée en la stockant. Concrètement, le volume réel de la marchandise sera largement suffisant pour subvenir au besoin de tous, mais le volume disponible sera de loin inférieur. Or, compte tenu du nombre de personnes qui ont besoin des matières premières, le volume disponible va diminuer, faisant grimper les prix, et ce alors même que le volume réel n’a pas varié.

L’occasion est ici donnée de faire un parallèle entre cette rareté artificielle et la Loi de l’économiste Gregory King qui traite d’une rareté réelle :

« On observe que suite à une récolte dont le volume est d’un dixième inférieur à sa valeur habituelle, les prix augmentent de trois dixièmes, et lorsqu’on ne récolte que la moitié du blé semé, ce qui de temps à autre arrive, l’usage de cette moitié récoltée est prolongé par une gestion plus économe, et suppléé par l’usage d’un autre grain ; mais cela ne fonctionnera guère plus d’une année, et aura un impact très limité si plusieurs mauvaises saisons se succèdent, auquel cas beaucoup des plus pauvres périront, par manque de nourriture ou par malnutrition.

Nous considérons qu’un défaut dans la récolte impliquera une augmentation du prix du blé dans les proportions suivantes :

De telle sorte que lorsque le prix du blé triple par rapport à la normale, on peut présumer d’une pénurie relative d’un tiers par rapport à la production habituelle ; et si la production était inférieure de moitié par rapport à la production habituelle, le prix serait alors presque quintuplé. »[1]

            Si cette loi s’applique à une rareté réelle, ne pourrait-elle pas s’appliquer (en partie), par analogie, à une rareté artificielle ? Au fond, que la rareté d’une denrée résulte de l’effet d’une sécheresse ou d’une série d’opérations financières aboutit au même résultat, son indisponibilité, sauf à pouvoir se la procurer au prix fort, avec toutes les conséquences que cela implique.


[1] The Works of Sr William D’Avenant Kt, vol. ii, pp. 224, 225, édité par Sir C. Whitworth, Londres, 1771, cité par Wikipedia.


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