L’erreur est humaine… Les mécanismes des marchés financiers aident à en faire

par Brice Hugou

La régulation est au cœur de l’actualité des marchés financiers. Le G20, sous la direction de la France, en a fait l’une de ses priorités. L’initiative a été largement saluée, et force est de constater que la situation nécessite un encadrement au vu d’un constat alarmant : une fois les formalités d’admission sur le marché remplies, seule la capacité d’investissement limite le montant des opérations pouvant être réalisées. Le reste relève de l’humain, avec toutes les dérives que cela peut impliquer. On a ainsi pu assister à l’achat d’une énorme quantité de pétrole après un dîner trop arrosé, à des tentatives de dissimulation des pertes, ainsi qu’à de nombreuses autres opérations du même acabit démontrant que le marché ne peut se satisfaire de l’autorégulation seule. D’abord parce que ce sont des humains qui spéculent, et que l’erreur est humaine, et ensuite parce qu’aussi dématérialisées que soient les opérations spéculatives, celles-ci ont des conséquences réelles sur des individus.

Pour illustrer cette dernière affirmation, l’exemple de la spéculation sur les matières premières agricoles est tout à fait parlant. En effet, celles-ci n’échappent plus aux jeux de la finance, et que l’on soit en présence de biens de première nécessité ne fait aucune différence. Des opérations démesurées sont tout aussi envisageables puisque les règles de marché sont les mêmes que pour les autres matières premières telles que le pétrole ou les métaux. Le Britannique Anthony Ward a ainsi  acquis au début du mois de juillet 2010 et pour la somme d’un milliard de dollars pas moins de 240 000 tonnes de fèves de cacao, soit 6,3 % de la production annuelle mondiale.

Le graphique ci-dessus (source) montre certes que l’opération n’a pas eu l’effet escompté, les prix ayant largement baissé dans les jours qui ont suivi. Mais cela n’enlève rien à l’ampleur de l’opération réalisée. Est-il vraiment nécessaire et raisonnable qu’une seule personne puisse ainsi s’accaparer une telle quantité de denrées et en disposer comme bon lui semble? Si du côté des consommateurs[1] le cacao ne constitue pas un produit alimentaire de base comme peut l’être le riz, le même phénomène aurait très bien pu se produire avec du blé ou du riz. Ce d’autant plus qu’il n’est, rappelons le, nullement besoin d’être intéressé par la possession effective des matières pour s’en procurer sur les marchés financiers : seule compte la capacité de financement des spéculateurs.

L’enfer est pavé de bonnes intentions

La situation des marchés financiers n’ayant pas toujours été celle-ci[2], et afin de ne pas livrer une instruction uniquement à charge, rappelons que les marchés financiers peuvent aussi œuvrer à la stabilisation des prix, ou au moins limiter leur volatilité. Ainsi, pour protéger leur clientèle contre de trop fortes variations du prix des denrées[3], les règles de marché déterminent des seuils de variation des cours qui ne doivent pas être dépassés à la hausse ou à la baisse[4]. Si le seuil est atteint à la hausse, l’achat est temporairement interdit, et s’il est atteint à la baisse, il est momentanément impossible de vendre[5]. Mais force est de constater, là encore, que le marché se trouve dans une bulle, et que ses règles n’ont pas vocation à éviter la volatilité à l’extérieur de son enceinte. Ce n’est en somme qu’une « heureuse coïncidence ».


[1] Du côté des producteurs, la situation est différente car le marché lié au cacao est vital pour un pays comme la Côte d’Ivoire.

[2] Initialement, les marchés de matières premières ont été pensés comme des instruments permettant au producteur de se couvrir contre le risque de variation des prix de ces denrées en les vendant à un jour J pour une livraison ultérieure, mais pour un montant égal à celui de la cotation de la denrée au jour de la vente. La spéculation n’est arrivée que plus tard, au fur et à mesure de la déréglementation des marchés financiers, et de l’évolution des instruments financiers.

[3] Ripert et Roblot, Traité de droit commercial, T. 2, n°1876, p. 82. (cité par T. Bonneau et F. Drummond, Droit des marchés financiers, 2ème éd., Economica, n°833, p. 688).

[4] Art. 5402/1, Règles de négociation Euronext : Sans préjudice des actions qui peuvent être prises en application du Chapitre 9, l’Entreprise de Marché d’Euronext Compétente peut suspendre ou limiter l’accès à la négociation d’un Instrument Dérivé, ou prendre toute autre mesure jugée nécessaire, en vue de maintenir le bon fonctionnement du marché.

[5] Pour en savoir plus sur les seuils existants : T. Bonneau et F. Drummond, Op cité, n°826 et n°833.

Cet article, publié dans Articles, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour L’erreur est humaine… Les mécanismes des marchés financiers aident à en faire

  1. François Collart Dutilleul dit :

    Bravo pour cette intéressante première analyse. Elle donne envie d’en savoir plus sur les effets positifs comme sur les effets négatifs de la spéculation, au moins dans le domaine des matières premières agricoles.
    Que pouvons-nous en tirer ? Est-il anormal en soi qu’une personne achète une telle quantité ? Et pourquoi ? Ou est-ce anormal parce que cela peut avoir des effets négatifs (même s’il n’y en a pas eu en l’espèce) ? Mais alors quels effets et en quelles circonstances doit-on les craindre ? Est-ce parce que le marché du cacao est plus étroit que celui du blé et du riz ? Autrement dit, la spéculation peut-elle avoir davantage d’effets négatifs sur des marchés qui sont quantitativement importants parce qu’ils portent sur des matières premières vitales et de grande consommation dans le monde entier ?

  2. En effet, merci pour cet éclairage particulièrement intéressant. Ces problèmes pourraient sans doute voir leurs conséquences atténuées si la volonté de l’UE de limiter les positions sur les marchés de matières premières se concrétise : http://bit.ly/eHGbXG

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s